Comportements de domination

Ceux qui me connaissent, ou qui me font l’amitié de me lire, savent que je défends deux théories, deux « marottes » glisseront avec amusement ou agacement ceux qui me connaissent ou me lisent beaucoup… je vous rassure, la modestie m’oblige à vous l’avouer, ce sont rarement les mêmes… allez savoir pourquoi…

La première de ces deux théories peut se résumer ainsi : l’idée que le monde animal (les humains y compris) est systématiquement hiérarchisé entre des « dominants » et des « dominés » est fausse, ou plus précisément, une simple illusion d’optique.

Et ma seconde théorie ? Elle se trouve en fait entièrement contenue dans la fin de la première : cette idée de hiérarchie correspond seulement à un préjugé des observateurs.

L’objet de mon billet de ce jour ? Vous faire part d’une expérience personnelle, qui vient démontrer de façon quasi indiscutable la justesse de mes propositions, ou en tout cas, la justesse de la seconde.

Mais avant de vous exposer mes « preuves », quelques rappels, pour mieux planter ou définir le « décor » !

Une fois n’est pas mon ordinaire, mais je vais pourtant commencer par faire appel à… Karl Marx ! En le citant : « il est remarquable de voir comment Darwin reconnaît chez les animaux et les plantes sa propre société anglaise, avec sa division du travail, sa concurrence, ses ouvertures et ses nouveaux marchés, ces inventions et sa malthusienne lutte pour la vie ! »

Un autre philosophe, Gallois celui-là, et non moins mathématicien, Bertrand Russel, a noté ceci que je ne peux résister au plaisir de vous transcrire : « tous les animaux… ont tous présenté les caractéristiques nationales de l’observateur. Les animaux qu’étudient les Américains courent frénétiquement dans tous les sens, avec des démonstrations incroyables de vigueur et de dynamisme, et ils finissent par obtenir le résultat désiré par hasard. Les animaux que les Allemands observent restent tranquilles et réfléchissent, et finissent par trouver la solution au fond de leur conscience. »

Maintenant, qui a raison, Américains, ou Allemands ? On devine la réponse de Marx, ou encore celle de Bertrand Russel : ni les uns ni les autres, et les uns et les autres, il faut les mettre dos à dos, et les renvoyer à leurs études…

Nous, les humains, sommes-nous capables « d’ôter nos lunettes » ? Pour ce qui concerne la partie masculine de notre espèce, il est à craindre que le pronostic soit assez négatif ; mais tout n’est pas perdu, semble-t-il, pour sa partie féminine.

Par exemple, les naturalistes Solly Zuckerman, ou encore Iren de Vore (pas de malentendus, malgré la sonorité des prénoms, ce sont bien des messieurs) ont observé et ensuite décrit des sociétés de babouins fortement structurées autour d’un mâle dominant, entouré d’un troupeau plus ou moins conséquent de femelles aussi soumises que dominées. Le rêve secret et profondément refoulé, qui sait, du mâle occidental ?

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Oui, mais, patatras ! D’autres observateurs, à vrai dire cette fois des observatrices, puisqu’il s’agissait de femmes, Thelma Rowell, Shirley Strum, Barbara Smuts pour ne citer qu’elles, ont à leur tour observé les babouins, et malgré tous leurs efforts, et des séjours beaucoup plus longs que ceux des hommes, n’ont pas réussi à y découvrir… un seul mâle dominant… Elles ont vu tout au contraire une société plutôt matriarcale, au sein de laquelle les seuls mâles tolérés devaient présenter deux caractéristiques principales : la première est de n’être pas nés dans le groupe, la seconde est d’avoir dû s’y introduire en s’y faisant accepter, par diverses démarches politiques excluant tout emploi de la force…

Comme il s’agissait bien des mêmes babouins, il faut se rendre à l’évidence, le concept de dominance n’existe qu’à condition d’être solidement incrusté dans le cerveau de l’observateur…

C’est ainsi que la presque totalité des ouvrages traitant de la question vous décrivent des sociétés de loups ou de chiens sauvages strictement hiérarchisés autour d’un couple dominant, les autres individus à ce point dominés qu’ils se montrent totalement inhibés sur le plan sexuel… Mais, Barry Eaton, dans son essai : « Dominance, mythe ou réalité » a fait observer que les loups et les chiens sauvages ne vivent pas en meute, mais en famille ! Le couple dominant n’est autre que le couple parent de tous les autres, qui ne sont inhibés ni sexuellement, ni de quelque autre manière que ce soit, mais seulement immatures, et destinés à quitter le cocon familial, quand ils cesseront de l’être !

Pour ma part, je confesse, plus qu’une inclination, une véritable passion pour les sociétés primitives dont l’une des caractéristiques principales était de se refuser à tout concept hiérarchique : dans ces sociétés, nul ne commandait à personne, nul n’avait d’autorité sur personne ; les « chefs » étaient aux plus les porte-parole du groupe, et s’il prenait à tel l’idée saugrenue de prétendre à plus que cela, il se trouvait au mieux chassé, ou plus vraisemblablement encore, exécuté ! Tous mes livres littéraires abordent cette question, et tout particulièrement ma trilogie des chants (Chants libres, Chant des cent pierres, Chant du brasier), tout comme plusieurs de mes livres professionnels (Éducation réciproque, Comportement)[1].

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Vous me direz que j’ai peut-être, moi aussi, mes lunettes, mais à tout prendre, je préfère encore les miennes, qui me permettent d’envisager un monde de relations avec les humains, mais plus encore avec les animaux, non pas sur le mode de la domination et de la soumission, mais sur celui de la collaboration et du partenariat.

Maintenant, me dites-vous, je vous avais annoncé détenir une preuve de la justesse de mes deux propositions initiales : il est temps d’y venir !

Lorsque l’on prend des positions qui ne sont pas celles du plus grand nombre, on prend et on accepte un risque, celui de se trouver contredit, et il n’y a rien que de très normal à cela.

Mais ce qui est remarquable chez les personnes qui viennent contredire ma vue non hiérarchique des sociétés animales, c’est qu’elles n’apportent jamais de raisonnements objectifs, qui seraient donc intéressants, à leurs contradictions, mais, outre des affirmations péremptoires, ce qu’il faut bien définir comme des injures ou des insultes.

Affirmations péremptoires et qui n’ont aucune valeur démonstrative ? « Tout le monde est d’accord pour dire que… », « J’ai suivi un cours, et je sais ! », ou moins pertinent encore « cela fait des années que j’exerce et que j’observe… ».

Injures et insultes ? Qu’importe ?

Qu’importe, sinon de constater que de telles attitudes dénoncent et démontrent des personnalités pour le moins peu ouvertes à la contestation et au dialogue, bien installées dans un univers hiérarchisé au sein duquel elles s’imaginent fermement installées et confortées dans une position… de dominants parfaitement irrécusables…

Avec de telles personnalités, donc, tout imbues de leur « dominance », prétendre parler de relations réciproques, équilibrées et partenaires… c’est, bien sûr, perdre son temps ! Le plus sage est sans doute d’y renoncer par avance.

[1] Romans et livres professionnels disponibles sur http://audreco.com/livres-animal-compagnie.php#livres

 

3 Comments

  1. Toujours très intéressant. Merci

  2. Bonjour.
    J’ai beaucoup aimé cet article. J’en ai lu un similaire, très bien détaillé, qui m’a conforté dans l’idée qu’aucune hiérarchie n’existe entre les animaux, et par conséquent les chiens et les humains. Et encore moins entre ces deux derniers. C’est tellement facile de catégoriser un chien dans le cadre de «dominant» ou «dominé»… mais il n’y a rien de tout cela. Parfois s’ils n’écoutent pas, ils ont peut être autre chose à faire, ou n’en ont tout simplement pas envie, tout comme nous.
    Il faut vivre en harmonie, avec du «donnant donnant», et cette histoire de se placer en chef de meute, de nourrir son chien après nous, de ne pas le faire monter sur le canapé, ce ne sont que conneries je trouve. Mon carlin monte sur le canapé, il m’obéit quand il doit en descendre, il n’est aucunement agressif ou «dominant» avec moi.
    Mes chiens sont obéissants et câlins, bien qu’il leur arrive de ne pas toujours m’écouter, et personnellement je trouve ça normal. Ce ne sont pas des robots mais des êtres vivants. Bref, quoiqu’il en soit je suis sûre que ça vous plaira de lire ce blog : )
    http://comportements-chien.blogspot.fr/2015/07/mythe-hierarchie-de-dominance-entre.html?m=1

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